La croissance ouest-africaine de 3,7% analysée à la loupe

La croissance économique en Afrique en 2019 est en baisse par rapport à la moyenne annuelle de 5% sur la décennie passée, et  plus  faible  que  prévue. Toutefois, elle est de 3,4% et  devrait s’accélérer à 3,9 % en 2020 et 4,1 % en 2021, souligne la Banque africaine de développement (BAD) dans son rapport annuel sur les Perspectives économiques africaines 2020 publié jeudi et qui a pour thème « Former la main d’œuvre africaine de demain« . Nous reviendrons dans une prochain article sur l’aspect scolarisation.

L’Afrique de l’est a eu la croissance la plus forte, à 5 % en 2019, devant l’Afrique du Nord (4,1%), l’Afrique centrale (3,2 %) et l’Afrique australe qui est passé de 1,2 % en 2018 à 0,7 %, « freinée par les ravages des cyclones Idai et Kenneth« . « En Afrique de l’ouest, la croissance s’est accélérée, passant de 3,4 % en 2018 à 3,7% en 2019. Parmi  les  pays  les  plus  performants  figurent  le  Ghana  (de  6,3%  à  7,1%),  tiré  en  grande  partie  par la croissance des secteurs minier et pétrolier en plus d’une forte croissance agricole, et la Côte d’Ivoire (7,4% les deux années), stimulée par des investissements  publics  soutenus.  Le  Nigeria  a  continué à se redresser progressivement, passant de 1,9 % en 2018 à 2,3 % en 2019. »

A noter que la contribution de la croissance de l’Afrique de l’Ouest à la croissance du PIB du continent est passée de 7% en 2016 à plus de 28%, « principalement en raison du redressement du Nigeria après une récession. »

Parmi les six économies les plus dynamiques du continent, trois sont en Afrique de l’Ouest, soit la Côte d’Ivoire, le Ghana et le Bénin aux côtés du Rwanda, de l’Ethiopie et de la Tanzanie. Ceci dit, l’Algérie, l’Egypte, le Maroc, le Nigeria et l’Afrique du Sud contribuent à eux seuls pour 55% de la croissance continentale.

La BAD tire la sonnette d’alarme pour les nombreux pays qui vont connaitre des élections ces deux prochaines années dont six en Afrique de l’Ouest (Côte d’Ivoire, Guinée, Burkina Faso, Niger, Togo, Ghana): « Il pourrait y  avoir  des  pressions  sociopolitiques  en  faveur  d’une augmentation des dépenses publiques, ce qui  compromettrait  les  plans  d’assainissement  budgétaire. »

L’investissement de la diaspora plus que la consommation

La qualité de cette croissance africaine s’améliore car « pour la première fois en une décennie, l’investissement a contribué pour plus de la moitié à la croissance du continent, contre moins d’un tiers pour la consommation privée. » Revers de la médaille, « à peine un tiers des pays africains ont réalisé une croissance inclusive, en réduisant à la fois la pauvreté et l’inégalité« .

« Le  total  des  apports  financiers  extérieurs  à  l’Afrique est resté inchangé en 2018, à $ 205,7 milliards, avec quelques changements dans l’importance relative des sources de financement. Les envois de fonds et l’IDE (investissements directs étrangers, Ndlr) ont dominé le financement extérieur en 2018 dans le contexte de la reprise économique  mondiale  qui  a  débuté  à  la  mi-2016.  Les  envois  de  fonds  dominent,  atteignant  $82,8  milliards,  soit  une  hausse  de  7%  par  rapport  à  2017.  L’IDE  a  augmenté  de  10,9 %, en 2018, atteignant $ 45,9 milliards, mais  reste  en  deçà  de  son  niveau  le  plus  élevé  de 2015 ($ 56,9 milliards). Les flux de portefeuille ont diminué de 18,9 % et l’aide publique au développement de 4 % en 2018« .

La diaspora venant d’Egypte, du Nigeria, du Maroc, du Ghana et du Kenya a représenté 76,2% des envois de  fonds  en  2018.  « Cela  n’est  pas  surprenant, car ils représentent 44 % de la migration internationale de l’Afrique vers les pays à haut  revenu« , souligne la BAD.

Outre les apports financiers des bailleurs et de la diaspora, l’Afrique a davantage recours aux marchés financiers. D’où un endettement croissant, met en garde la banque continentale. « Les  niveaux  de  la  dette  publique  et  de  la  dette  garantie par l’État sont élevés et en hausse dans la  plupart  des  économies  africaines,  le  ratio  médian  de  la  dette  publique  par  rapport  au  PIB  dépassant  56 %  en  2018  contre  38 %  dix  ans  plus tôt. La tendance à la hausse des ratios de la dette extérieure est en partie due à la fin du super-cycle des produits de base et au ralentissement de la croissance et des recettes d’exportation, en particulier  chez  les  producteurs  de  produits  de  base. Mais elle découle également d’un environnement  macroéconomique  et  de  gouvernance  plus stable, qui a permis à un plus grand nombre de pays africains d’accéder pour la première fois aux marchés obligataires internationaux, certains avec des échéances de 30 ans. »

Agriculture et croissance dans les pays d’Afrique de l’Ouest

Ci-après, nous reprenons des extraits sur l’agriculture tirés des « Notes Pays » du rapport de la Bad.

 

Bénin.- La croissance du PIB est estimée à 6,7 % sur 2019 en partie grâce à la hausse des investissements publics qui sont passés de 21% du PIB en 2016 à 29,6% en 2019. Une croissance imputable à la performance du secteur agricole en tête duquel se trouve le coton dont la production est passée de 269 222 tonnes (t) en 2016 à 726 831t en 2019, ainsi qu’à la vitalité du secteur des bâtiments et travaux publics, au regain d’activité de l’agro-industrie, et au dynamisme du port de Cotonou.

Burkina Faso.- La croissance est projetée à environ 6% en 2020 et 6,1% en 2021. En dépit de la situation sécuritaire difficile, les autorités ont des moyens d’agir avec l’amélioration des rendements agricoles et la réalisation d’investissements stratégiques dans les secteurs de l’énergie et des infrastructures. Elles ont aménagé 25 000 ha de périmètre irrigué en 2019–2020, fourni  aux  producteurs  150  000 équipements à  traction animale et  réalisé une  unité  de  montage  de  tracteurs et de motoculteurs. Pour faciliter l’accès aux zones de production agricole, la proportion de pistes rurales aménagées devrait passer à 43% en 2020, contre 32,6% en 2018.

Côte d’Ivoire.- La croissance du PIB réel était de 7,4% en 2018 et 2019 et pourrait rester supérieure à 7% sur 2020–2021 dans l’hypothèse d’une bonne pluviométrie et de termes de l’échange favorables. Le secteur des services reste le principal moteur de  l’économie  avec  une  contribution  à  la  croissance  de  3,4 points en 2018. L’industrie y a contribué de 1,5 point en 2018 grâce  au  dynamisme  de  l’industrie  agroalimentaire  et  du BTP. La  transformation  agricole  profitera  de  la  croissance  de  l’investissement  privé,  qui  devrait  rester  supérieure  à  10 %  jusqu’en 2021. Le secteur primaire a contribué 0,8 point grâce à l’agriculture qui a bénéficié d’une bonne pluviométrie  et  de  la  distribution  des  semences  par  l’État. Les  cours  sur  les  marchés  du  cacao  s’annoncent  favorables  pour  la  campagne  2019–2020, le cacao représentant 15 %  du  PIB  et  environ  38 %  des  exportations. En  septembre 2019 la Côte d’Ivoire et le Ghana (62% de la production mondiale) ont signé un accord destiné à améliorer le prix d’achat de la fève aux paysans.

Gambie.- Après la période de transition politique de 2016, la croissance du  PIB  a atteint  6,6%  en  2018 à  la  suite  d’une reprise dans l’agriculture, le tourisme, la construction et le commerce. Elle serait retombée à 5,4% en 2019, en raison d’une gestion fiscale faible et de retards dans les décaissements de l’aide budgétaire. L’agriculture,  malgré  tout  son  potentiel,  n’a  pas  beaucoup  contribué  à  réduire  la  pauvreté  ;  91  %  de  la  population  rurale  pauvre travaille dans de petites exploitations d’agriculture de subsistance.

Ghana.- Sa croissance est estimée à 7,1 % en 2019 et ses  perspectives  restent  positives,  avec  une  augmentation  de  la  production  et  des  prix  internationaux  stables pour les produits primaires d’exportation du pays. Des initiatives nationales ont été engagées pour augmenter la productivité et la production dans les secteurs primaires clés et dans les chaînes de valeur. Le Programme d’industrialisation en 10 points a pour but d’augmenter la production à travers la coordination des investissements publics et privés. Les programmes visant à augmenter la productivité agricole incluent notamment « Planting for Food and Jobs », « Rearing for Food and Jobs » et « Planting for export and Rural development ».

Guinée.- La croissance est  estimée  à 6,2% pour 2019 (6% en 2018). La contribution à la croissance du secteur tertiaire (amélioration du trafic du port de Conakry, croissance de la téléphonie et exploitation de nouveaux complexes hôteliers) était de 3,6 points en 2018, celle du  secteur  primaire  de  0,7  point  et  celle  du  secondaire  de  1,7 point. Le potentiel en terres arables  est  évalué  à  6,2  millions  d’hectares dont  75  %  sont  inexploités et à 64 000 ha de terres irrigables, dont moins de 10% sont aménagées. Le potentiel hydroélectrique, exploité à  moins  de  6 %,  est  estimé  à  6  000  MW,  pour  une  énergie  garantie de 19 300 GWh/an. Les  importations  de  produits  alimentaires  transformés, dont la plupart peuvent être produits localement, se montaient à près de $ 558 millions en 2018. L’État a pour objectif de réduire de 50 % son déficit commercial en produits alimentaires  avant  2025  et  va  créer  dans  ce  cadre  des  zones  de  transformation agroalimentaire avec un programme pilote de développement des zones de transformation agricoles dans les régions administratives de Boké et Kankan. Ce programme permettra de disposer d’un ensemble de connaissances, qui pourront être répliquées sur l’ensemble des dix agropoles du pays.

Liberia.- L’économie s’est trouvée dans l’incertitude au cours de ces deux dernières années à la suite du déclin de ses exportations minières, de la hausse de l’inflation et de la dépréciation de sa monnaie. La croissance du PIB réel, après avoir décliné à 0,4% en 2019, devrait atteindre 1,6% en 2020, soutenue par le secteur minier, l’exploitation forestière et l’agriculture. Les  exportations  d’or,  la  production  commerciale  d’huile  de  palme, de même que les investissements dans le cacao et dans la pêche ont augmenté. Traditionnellement, le Libéria s’appuie sur l’exploitation forestière (caoutchouc et bois) et sur le secteur minier (or, diamants et minerai de fer) comme principales sources de revenus. L’agriculture emploie environ 70% de la population, surtout des jeunes et des femmes. Avec ses surfaces considérables  de  terres  arables,  le  Libéria  a  la  capacité  de  diversifier  ses  cultures,  améliorer  les  filières  commerciales  et  de  faire  développer  par  le  secteur  privé  des  chaînes  de  valeur  agricoles.

Mali.- Malgré la crise sécuritaire, l’économie malienne a fait preuve de résilience. En 2019, sa croissance a été de 5% tirée par les bonnes productions d’or et de coton (86 % des exportations) ; les chaînes de valeur sont faiblement développées (3% du coton est transformé). Rappelons que depuis 2012, le Mali est confronté à une crise sécuritaire et humanitaire, avec l’occupation de deux tiers du territoire national  par  des  groupes  armés  et  5,2 millions  de  personnes  en  situation de pénurie alimentaire.

Niger.- La  croissance  du PIB  réel,  de  6 %  en  moyenne  sur  la  période  2016–2018, était estimée à 6,4% pour 2019 grâce à la vigueur des secteurs primaire et tertiaire.  L’agriculture,  qui  représente  plus  de  40% du PIB et occupe près de 80% de la population active, demeure vulnérable aux changements climatiques.

Nigeria.- La croissance du PIB réel a été estimée à 2,3% en 2019, soit un peu plus que le 1,9% de 2018, principalement grâce aux transports, au secteur pétrolier et aux technologies de l’information et des communications. L’agriculture a été touchée par des inondations sporadiques et  par  des conflits  entre  éleveurs  et  agriculteurs  locaux. La  fermeture prolongée de ses frontières pour freiner la contrebande pourrait affecter le commerce avec d’autres pays d’Afrique de l’ouest et faire monter les prix des produits importés, principalement du riz. Le  Nigeria  a  de  nombreuses  possibilités  de  transformer  son économie, en particulier dans le secteur agro-industriel. Des zones agro-industrielles spéciales pourraient favoriser le développement ainsi que l’emploi dans ce secteur.

Sénégal.- La  croissance  du  PIB  réel  s’est  maintenue  au-dessus  de  6  % depuis 2015 sous l’impulsion du Plan Sénégal émergent 2014–2018. La croissance, de 6,7% en 2018, a glissé à 6% en 2019. Les investissements publics dans les infrastructures, l’agriculture et l’énergie ont maintenu le déficit budgétaire à 3,8 %  du  PIB  en  2018  et  2019,  au-delà  du  seuil  de  convergence  de  l’UEMOA qui est  de  3 %. Dans le secteur agricole, une stratégie de pôle de développement a été adoptée pour la création de zones de transformation agricoles au nord, centre et sud du pays.

Sierra Leone.- La croissance, de 3,5% en 2018, grimperait à 5% en 2019 sous l’impulsion de l’agriculture et des services et, au premier semestre, des industries extractives. La croissance de la demande est tirée par la consommation et l’investissement. Le Programme national de transformation agricole 2019–2023 vise à doubler la production agricole en attirant et retenant de gros investissements et en aidant les petits exploitants à abandonner l’agriculture de subsistance. L’agriculture, dont la contribution moyenne a dépassé la moitié du PIB ces dernières années, reste le principal moteur de  la  croissance,  de  même  que  la  demande  pilotée  par  la  consommation et l’investissement

Togo.- La croissance serait de 5,1% en 2019. Les  crédits  alloués  au  secteur  agro-industriel ne dépassent pas en moyenne 0,5% des crédits à l’économie, alors que le secteur agricole est celui qui emploie le plus de personnes.